Design des territoires

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Quand le programme s'achève d'un site

  • Design des mondes urbains
  • Date/Période :
    Du 09 mars au 04 juillet 2026

    Auteur(s)/Autrice(s)

  • Gerardo Cleto
  • Résident(s)

  • Gerardo Cleto

Le 9 mars, je suis retourné dans le quartier des Larris, huit mois après la conclusion de ma résidence au sein de la promotion Design des mondes urbains 2024-25. Cette fois, je reviens pour une période plus courte, de mars à juillet, avec une mission et un périmètre d’action plus précis.

Dès mon arrivée, je retrouve la matière relationnelle construite durant ces mois de programme : un réseau d’habitants, d’associations et d’institutions avec lesquelles il devient naturel de reprendre les échanges engagés l’année précédente et de les inscrire dans une nouvelle dynamique de recherche.

Tous et toutes gardent un souvenir positif de nos manières d’arpenter le territoire, de la façon dont nous nous sommes rencontrés et liés au fil des mois. Mais surtout, je retrouve les traces d’un « lavoro ben fatto », d’un travail réalisé avec soin, dont les effets continuent d’exister au-delà du cadre initial de la résidence.

Comme me le disait mon maestro des Beaux-Arts de Naples, Franz Iandolo : « Le travail bien fait, pour coûteux qu’il soit, pour autant qu’il demande beaucoup plus de soin et de temps, paie toujours. »

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Les suites du programme

À la suite de cette expérience positive, avec la MAB SPL et la mairie de Fontenay-sous-Bois, nous avons imaginé une nouvelle résidence, de mars à juillet, qui m’a permis de maintenir une présence régulière sur le territoire, cette fois en concentrant ma recherche sur la dalle du quartier.


Ma mission consistait à réaliser une analyse sensible et vécue du système dalle/tour, en développant un travail éditorial documentant les pratiques d’appropriation spontanées du site, ainsi qu’une action artistique éphémère in situ invitant à percevoir le paysage urbain comme un espace concret et non figé.

C’est dans ce cadre qu’est née De Fleur en Fleur, une action participative clôturé le 4 juillet, inscrite dans la politique d’accompagnement culturel des projets de transformation urbaine portée par la Ville.

Durant l’année 2024-25, en binôme avec Adélaïde Papay, nous avions mené une première phase d’analyse du territoire, de ses réseaux relationnels et de sa mémoire spatiale collective. Ce travail préparatoire m’a permis d’approfondir plusieurs enjeux lors de cette nouvelle résidence et de poursuivre des liens avec les habitants, devenus essentiels dans la continuité de la recherche.

La Dalle des Larris a été construite à la fin des années 1960. Son architecte, Marcel Lods, appartient à un courant architectural qui voyait dans les grands ensembles de banlieue la possibilité de traduire en béton une idée d’égalité urbaine. L’urbanisme sur dalle incarne une utopie ultra-moderniste : celle de séparer le sol réel, où circulent les voitures, d’un sol artificiel surélevé, réservé aux piétons et à la vie sociale. L’architecture rationaliste, à laquelle s’inscrit ce principe, cherchait à produire une ville efficace et organisée. Elle a cependant fini par générer des inégalités moins visibles, inscrites dans la matérialité même des espaces et dans les usages qu’ils rendent possibles ou difficiles1.

Huit tours entourent aujourd’hui la dalle. Chambord, Cheverny et Chenonceau appartiennent au bailleur social Valophis et regroupent 318 logements sociaux. Les autres tours: Alice, Béatrice, Colette, Delphine et Elvire , sont en copropriété privée et comptent environ une centaine de logements chacune.

Ce grand ensemble a fait l’objet de nombreuses études urbaines, dont une expertise juridique et foncière mettant en évidence la complexité de sa situation. La dalle est gérée par une copropriété privée, « Les Jardins de la Plaine », qui rassemble 520 copropriétaires. Cet espace constitue ainsi une multipropriété complexe, composée de plusieurs copropriétés distinctes : cinq tours privées, une copropriété dédiée à la dalle et au parking, ainsi que des tours sociales voisines.

Cette fragmentation rend difficile toute intervention globale et constitue l’un des enjeux majeurs des transformations futures du site.

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Aujourd’hui, l’état technique de la dalle est préoccupant. Les problématiques structurelles sont liées à plusieurs facteurs qui peuvent se cumuler : d’une part, la transformation du relief naturel du coteau par des terres de remblai ayant modifié la composition des sols ; d’autre part, des interrogations concernant la qualité initiale des fondations, actuellement en cours d’étude.

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À ces mouvements structurels s’ajoutent des problèmes d’infiltration liés au vieillissement des matériaux et au manque d’entretien de certains éléments depuis la construction de la dalle. Ces phénomènes entraînent progressivement des déformations visibles en surface ainsi qu’une dégradation des structures en béton.

Ces constats laissent envisager, à long terme, la nécessité d’interventions importantes pouvant aller jusqu’à une démolition progressive par modules.

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Pourtant, malgré ces fragilités matérielles, la dalle reste un lieu profondément investi par ses habitants. Le mobilier urbain, aujourd’hui réduit et peu entretenu, n’empêche pas l’existence de nombreuses pratiques spontanées. Peu de personnes utilisent d’ailleurs le mot « dalle » pour parler de cet espace. Certains disent « terrasse », d’autres « place », d’autres encore « parc ».

Au cours de mes semaines d’observation, j’ai découvert une multitude d’usages : des pratiques individuelles, des jeux d’enfants, des moments familiaux, des rencontres quotidiennes. Ces usages racontent une autre histoire du lieu, une histoire qui ne se lit pas uniquement dans son architecture mais dans les relations qui s’y développent.

Les différentes pratiques d’appropriation spontanée observées sur la dalle ont été illustrées et racontées dans un éditorial réalisé avec la contribution d’Adélaïde Papay. Ce document constituera un support pour une série d’ateliers avec les services techniques de la ville de Fontenay-sous-Bois, afin d’accompagner la réflexion sur les stratégies à long terme liées aux transformations structurelles du site.

Comme le rappelle Adélaïde Papay dans sa contribution, en s’appuyant sur Michel de Certeau, la ville ne se définit pas seulement par ses constructions : elle se réinvente continuellement à travers les pratiques ordinaires de celles et ceux qui l’habitent2.

De fleur en fleur

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Mes actions artistiques tournent autour de deux “totems” principaux : une présence constante sur le territoire et une production esthétique qui émerge des éléments et des pratiques déjà à l'œuvre sur site.

Parmi les usages observés quotidiennement sur la dalle, les dessins à la craie tracés au sol par les enfants du quartier constituent l'élément esthétique dont je pars pour concevoir la restitution des matériaux et des relations activées durant ma résidence.

L'action artistique participative « De fleur en fleur » est composée de 1296 fleurs de craie, de 1mx1m, qui occupent presque la totalité de la surface des terrasses, soit deux hectares. Elle a été réalisée au fil de quatre journées d'animation in situ, durant lesquelles j'ai interagi avec les habitants qui ont pris part à la production de cette immense pelouse de fleurs de craie .

Cette intervention a pour intention d'offrir aux habitants la possibilité de mobiliser leur imagination, de regarder autrement le paysage urbain qui l' entoure, et de considérer l’espace quotidien comme une matière avec laquelle ils peuvent interagir, jusque dans sa transformation même.

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L’œuvre a été documentée avec l’aide des habitants eux-mêmes, depuis les fenêtres des tours qui surplombent la dalle, à travers une série de photographies et de vidéos qu’ils m’ont envoyées, ou en m’invitant directement sur leurs balcons.

Jour après jour, l'œuvre s'efface sous les pas des passants, les matchs de football et les jeux des enfants. Pourtant, dans les jours qui ont suivi les animations, les plus jeunes ont continué à tracer leurs propres dessins, en les reliant aux fleurs existantes. 

De nombreux habitants ont partagé que, malgré son caractère temporaire, ils conserveraient le souvenir de ces terrasses qui, pendant quelques jours, se sont transformées en un paysage inattendu, sorti de l’ordinaire.

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Par son essence éphémère, l’œuvre crée ainsi un précédent : en disparaissant progressivement, elle ouvre la possibilité à de nouvelles actions qui, sous des formes renouvelées, pourront prolonger les usages du lieu et nourrir l’imaginaire d’autres utopies situées.

La dalle porte en elle des usages, des souvenirs et des attachements qui dépassent largement sa matérialité. Toute transformation structurelle de cet espace devra nécessairement en tenir compte.

La résidence artistique portée par la MAB SPL et la mairie de Fontenay-sous-Bois n’est donc pas un simple accompagnement culturel. Elle constitue un dispositif capable de produire, dans son propre déroulement, une transformation subtile mais réelle du rapport que les habitants entretiennent avec leur paysage quotidien.

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La possibilité de revenir travailler sur le même site, après l’expérience de DDT 2024-25, m’a amené à réfléchir à ce qui demeure après un programme : c’est aussi le passage d’un « habiter temporaire » qui, en transcendant les dynamiques ordinaires d’un espace quotidien, accélère et met en évidence les usages, les imaginaires et les liens déjà présents dans un lieu.

Sa véritable portée se situe dans les relations construites, dans les échanges qui se prolongent au-delà du temps de la résidence, dans le soin apporté à un processus constant et quotidien, dans les rêves et les visions partagés. C’est là que l’art et le design ne se proposent pas comme des savoirs appotés de l’extérieur, mais comme des outils de dialogue capables d’ouvrir des possibilités de participation à la transformation de la ville.

Notes

1 Il s'agit de considérer avec de grandes nuances la pensée de l'existence d'un « espace public ouvert à tous ». Dossier « Espace public, cohabitation et marginalités », Revue Tsantsa #12 (2016).

2 Michel de Certeau, L'Invention du quotidien, 1980 ; Richard Sennett, Ce que sait la main, 2012.

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