Design des territoires

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Prêter attention, Éveiller l'attention

  • Design des mondes ruraux
  • Date/Période :
    Le 09 juillet 2026

    Auteur(s)/Autrice(s)

  • Thea Capitanio
  • Résident(s)

  • Thea Capitanio

Avant-propos

Quand je suis arrivée à Nontron en septembre, ma première rencontre avec le territoire a pris la forme d’une immersion aux côtés d’Isabelle, Hélène, Marine, aides-soignantes et infirmières à domicile.

L’intimité des lieux de vie qu’elles traversent, les récits qu’elles stimulent et l’ensemble des gestes qui les accompagnent semblent souvent dépasser le cadre officiel de leur pratique, s’attelant non seulement à soigner des corps, mais aussi à maintenir des sociabilités et des mémoires.

Le monde rural m’apparaît ainsi d’abord à travers des formes d’attention et de soin qui semblent alors aussi essentielles pour le territoire qu’elles restent pourtant, d’après mes récentes acolytes, rarement considérées et visibilisées.

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Isabelle, aide-soignante à domicile, accompagne Odette pour qu’elle passe la suite de la journée dans le salon, après avoir terminé sa toilette (Milhac-de-Nontron, mars 2026)

Dans le premier épisode du podcast Entendre la France rurale, réalisé par Salomé Berlioux et diffusé le 27 octobre 2025 sur France Culture, on peut entendre :

« Un des paradoxes qui empêche de bien voir la ruralité et ses habitant·es, c’est qu’on donne rarement la parole aux ruraux eux-mêmes. (...) Il y a donc un enjeu et une responsabilité à raconter la ruralité depuis la ruralité. »

Dans les mois qui ont suivi, j’ai rencontré plusieurs habitant·es de cette dite ruralité, aux côtés desquel·les j’ai progressivement mis en place une démarche documentaire. Chacune des personnes avec lesquelles je tisse des liens semble entretenir une attention particulière au réel qui l’entoure et qu’elle habite : dans des gestes discrets, des manières de voir, d’écouter, de se souvenir ou de transmettre, se révèle une réalité rurale parfois plus sensible, plus fine, souvent absente des représentations dominantes.

À mesure que les liens se tissaient, une nécessité s’est précisée :

Comment donner à voir et à entendre ces formes d’attention ? Comment représenter un territoire à travers les attachements et les expériences situées de celles et ceux qui l’habitent ? Comment, enfin, faire de cette démarche non seulement une forme d’enquête, mais un dispositif actif de transmission et de prolongement de ces récits avec le territoire même ?

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Liste de toutes les personnes rencontrées à re-rencontrer, deux semaines après mon arrivée à Nontron (septembre 2025)
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Présentation générale du projet

C’est autour d’une double intention que s'est construit le projet. Prêter attention, d’abord, aux gestes, aux récits et aux attachements qui composent discrètement le territoire. Éveiller l’attention, ensuite, en imaginant des formes documentaires qui puissent être partagées avec celles et ceux qui l’habitent, circuler localement, et devenir les supports d’une transmission après la résidence.

Le projet propose d’engager une attention collective à un territoire commun, en donnant à voir et à entendre les attachements que certain·es habitant·es y tissent, comme autant de manières de le faire exister en dehors des cadres de représentation dominants. Il s’articule autour de trois approches complémentaires :

* Une enquête filmée sur le terrain, menée auprès d’habitant·es du territoire, autour de ce à quoi elles et ils tiennent dans leurs lieux de vie quotidiens.

* Des ateliers documentaires d’archivage et de captation collectifs, pensés comme des espaces d’échange et d’appropriation pour différents publics.

* Des temps de transmission situés et collectifs, où les matières recueillies peuvent être partagées, réactivées et mises en circulation sur le territoire.

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Mado et Gaby relisent et corrigent le texte que j’ai écrit à leur égard, en prenant note de ce qu’elles m’ont raconté de leur vie ici (Halte Relais de Saint-Pardoux-la-rivière, décembre 2025)

Enquête filmée

Le premier geste a pris la forme d’une enquête documentaire filmée, menée au cours des derniers mois. Elle se construit notamment en dialogue avec Esther Chevreau Damour, habitante du Périgord Vert et doctorante en anthropologie, dont la thèse porte sur les perceptions sensibles et la nuit en milieu rural.

Cette collaboration a permis de croiser nos approches et nos regards autour d’une même intention : donner à voir et à entendre ce à quoi des habitant·es tiennent, et les formes d’attachement qui les relient à leurs lieux de vie, à leurs pratiques quotidiennes, aux corps, aux mémoires, aux sons, au vivant non-humain et à la nuit.

Sans prétendre à l’exhaustivité, le film s’attache à suivre des réalités situées, qui permettent d’approcher plus finement certaines manières de vivre et de faire exister le territoire. Notre démarche a cherché à rencontrer une diversité de personnes, de contextes sociaux, de lieux et de pratiques, afin que les récits recueillis ne relèvent pas d’un seul point de vue, mais composent progressivement une constellation d’expériences.

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Jeannine joue à la belote, Halte Relais de Saint-Pardoux-la-Rivière (novembre 2025)
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Avant d'aller chercher ses filles à l'école, Amalia déplace ses moutons d'un champ à l'autre (Nontron, mai 2026)
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Isabelle, aide-soignante à domicile, aide bénévolement sa voisine Louise-Renée à se coucher chaque soir

Si nous restons porteuses de la caméra, et donc d’un certain regard, le travail filmé a été envisagé comme une collaboration avec celles et ceux que nous avons accompagné·es. Le temps de l’enquête a permis d’établir des
immersions au long cours, de revenir, de déplacer le regard, et de reformuler avec les personnes filmées ce qu’elles souhaitaient partager. Le film devient alors moins un outil d’observation extérieure qu’un processus de rencontre, d’attention et de mise en relation.

Ce premier geste documentaire constitue ainsi une base sensible et relationnelle pour le reste du projet.

Les matières recueillies n’ont pas vocation à rester seulement des traces ou des archives : elles doivent aussi pouvoir être réactivées, discutées et prolongées avec différents publics, afin que la démarche documentaire devienne progressivement un outil partagé d’attention, de récit et de transmission.

Film documentaire : Un peu plus de la moitié d'un jour

De cette enquête est née la réalisation d’un film documentaire, Un peu plus de la moitié d’un jour, d’une durée de 1h14. S’il constitue une première forme issue de la résidence, le film existe aussi comme un objet à part entière : une traversée du territoire à travers celles et ceux qui y sont attaché·es.

Un peu plus de la moitié d’un jour dessine un temps où l’on veille, où l’on travaille, où l’on se souvient, où l’on prête attention. Le film suit des habitantes et des habitants du Périgord‑Limousin qui racontent ce qui compose leurs jours et leurs nuits, ce à quoi elles et ils tiennent et ce dont elles et ils souhaitent prendre soin.

À travers des tournées de soin à domicile, des récits de vie, des pratiques d’élevage, d’observation du ciel, d’écoute du vivant ou de traversée de la nuit, le documentaire cherche à filmer des attachements qui dessinent une ruralité située et sensible.

Ce film devient ainsi l’une des formes centrales du projet : à la fois trace de l’enquête, objet documentaire autonome, et support de transmission, visant à circuler dans différents contextes de prolongement des récits.

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Ateliers documentaires

Le deuxième geste du projet a pris la forme d’ateliers documentaires participatifs. Pensés comme un prolongement direct de l’enquête filmée, ils ont visé à transmettre certains gestes documentaires (percevoir, capter, choisir, transmettre, archiver) afin que différents publics puissent à leur tour formuler et partager leurs propres attachements au territoire.

Les ateliers ont été menés avec des structures locales, le GEM et le Pôle Ado de Nontron, et se prolongeront à la rentrée à l’école de La Lisière (Champniers-et-Reilhac).

Avec le GEM, un premier atelier s’est appuyé sur des images et des sons issus de l’enquête filmée, pour échanger sur ce que ces matières faisaient apparaître ou réactivaient dans l’expérience de chacun·e. Un second atelier a ensuite invité les participant·es à partager leurs propres images et objets, choisis pour ce qu’ils évoquaient, déplaçaient ou transmettaient de leur lien au territoire.

Ces deux sessions proposaient d’expérimenter différents gestes documentaires comme manières de prolonger son attention, de nommer ce à quoi l’on tient et de le rendre partageable.

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Atelier au GEM - Groupe d'Entraide Mutuelle de Nontron (mai 2026)
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Avec le Pôle Ado, les ateliers ont d’abord mobilisé les images produites par les adolescent·es avec leurs téléphones, afin de valoriser des pratiques de captation déjà présentes dans leurs usages quotidiens et de les inscrire dans la perspective d’un documentaire collectif.

Un second temps a porté sur le son, à travers des exercices de cartographie sonore en extérieur, permettant d’associer l’écoute, le déplacement et la représentation sensible.

La dimension sonore de cette approche sera également déployée avec l’école de La Lisière, à travers une initiation à l’écoute du vivant non-humain et aux pratiques du field recording (captation sonore de terrain).

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Atelier de cartographie sonore et de field recording avec le Pôle Ado de Nontron, Étang de Saint-Esthèphe (mai 2026)

Ces moments permettent d’esquisser une collection sensible d’images, de sons et de récits, appelée à dialoguer avec les enquêtes filmées et à nourrir les formes de restitution du projet.

L’enjeu est ainsi de faire du documentaire non seulement un outil de collecte, mais un geste partageable, capable d’activer des récits, de valoriser des perceptions ordinaires et de renforcer la capacité des habitant·es à se représenter dans leur lien au territoire.

Temps de transmission

Le troisième geste du projet prend la forme de temps de partage, de rencontre et de transmission. Il prolonge l’enquête filmée et les ateliers documentaires en ouvrant des moments où les matières recueillies (images, sons, paroles, gestes, situations) peuvent être partagées, réacti- vées et mises en circulation sur le territoire.

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Projection-discussion du film Un peu plus de la moitié d'un jour, le 5 juin 2026 dans la salle polyvalente de Saint-Pardoux-la-Rivière, qui a réuni plus de 120 personnes
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Un premier temps public a eu lieu le 5 juin au soir à la salle des fêtes de Saint‐Pardoux‐la‐Rivière, autour d’une projection‐discussion du film Un peu plus de la moitié d’un jour. Cette rencontre a permis de présenter le film dans l’un des lieux où il a été tourné, auprès de celles et ceux qui l’ont rendu possible.

Sans ambition d’exhaustivité, mais plutôt comme le témoignage d’un état du territoire à un instant donné, la projection et les échanges qui l’ont suivie ont fait appa- raître, par échos et analogies, la pluralité des expériences et des attachements qui s’y déploient.

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De gauche à droite : Amalia, éleveuse de moutons, Isabelle et Hélène, aides-soignantes à domicile

Ce moment n’a pas été pensé comme une simple restitution, mais comme un lieu de rencontre, où le film est devenu un support pour reconnaître, prolonger et mettre en dialogue les récits qui composent le projet.

Les protagonistes du film qui ont pu être présent·es sont intervenu·es à l’issue de la projection, en dialogue avec le public, pour prolonger ce que les images donnaient à voir : leurs pratiques, leurs liens au territoire, ce à quoi elles et ils tiennent, et ce que le film pouvait révéler, déplacer ou réactiver de leur expérience.

La soirée a réuni plus de 120 personnes, parmi lesquelles des habitant·es, participant·es, élu·es, soignant·es, associations, structures locales et institutions. Elle a ainsi permis de faire du film un intermédiaire entre différents publics, en faisant des images et des sons des supports de reconnaissance, d’échange et de dialogue autour des manières d’habiter, de percevoir et de prendre soin du territoire.

Prolongements du projet

Au-delà du temps de résidence, l’enjeu est de faire en sorte que les formes produites ne s’arrêtent pas à une restitution ponctuelle, mais puissent continuer à circuler, être partagées et réactivées sur le territoire.

Les suites du projet sont ainsi envisagées à partir de plusieurs prolongements complémentaires : la diffusion du film, la reprise possible des ateliers documentaires, et la mise à disposition de certaines images, sons et récits comme ressources de médiation, de transmission et de discussion.

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Vue de la restitution de Design des mondes ruraux, où les images du film ont été présentées sous la forme d’une exposition photographique accompagnée de citations et d’extraits de retranscriptions (juillet 2026)
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À plus long terme, le film pourrait participer à une forme de patrimoine immatériel du territoire, contribuant à une représentation plus fine des formes de vie qui composent le Périgord Vert.

Dans cette perspective, la question n’est pas seulement celle de sa diffusion, mais de la conception d’un dispositif d’activation autour de lui. Comment faire du film non seulement un objet à montrer, mais un support de parole, de passation et de reconnaissance ?

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Une installation invitait également à prendre place devant la caméra pour raconter leurs attachements au territoire.
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Il s’agira d’imaginer, autour du film, des formes d’activation capables de s’adapter à différents contextes : projections chez l’habitant·e, temps de rencontre en EHPAD, en milieu scolaire ou dans des structures sociales et médicales, à partir d’extraits, d’images, de sons ou de protocoles d’écoute et de discussion.

Dans le prolongement de cette intuition, notre ambition est que le projet ne s’achève pas avec la résidence, mais qu’il puisse devenir une ressource commune, même modeste, à l’échelle du territoire : à travers les récits qu’il remet en circulation, les images et les sons qu’il rend partageables, les gestes documentaires qu’il transmet, et les situations de rencontre qu’il peut continuer à ouvrir.

Pour accéder au site web du projet : cliquer ici