Design des territoires

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LE BANQUET COMMUN

  • Design des mondes montagneux
  • Date/Période :
    Du 14 au 17 octobre 2025

    Auteur(s)/Autrice(s)

  • Geoffroy Veyrier
  • Résident(s)

  • Mila Dartige
  • Thibaut Quemener
  • Geoffroy Veyrier
  • Thomas Goumarre
  • Romane Seigneur
  • Anaïs Malmazet
  • Sylvain Gouraud

Le lieu et le workshop

Nous avons quitté Ambert pour passer une semaine à Saint-Anthème, un village situé dans les Monts du Forez. Nous logions au Continental, un vaste bâtiment de 3.000 m2, emblématique du centre-bourg. Longtemps centre de tourisme social (à partir des années 1950), puis hôtel-restaurant, le lieu était presque à l’abandon jusqu’en 2021. Cette année-là, une équipe de bénévoles l’a reprise pour en faire un tiers-lieu ouvert à la population. Aujourd’hui, le Conti propose environ 80 places d’hébergement, une grande salle des fêtes, un parc, et un bistrot associatif animé chaque vendredi soir. Le lieu est en constante rénovation, maintenu par des bénévoles qui le réinventent au fil des besoins et des idées. C’est dans ce contexte que nous avons été accueilli·es pour un workshop organisé par le collectif Carton Plein, avec la participation de l’artiste Sylvain Gouraud.

https://sylvaingouraud.com/

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À la rencontre des communs nourriciers

Chaque jour, nous sommes parti·es enquêter dans le village et dans ses hameaux. Nous avons circulé entre jardins privés, maisons, commerces, mairie, marché, forêt communale et sectionaux. Nous avons rencontré des agriculteur·ices, des habitant·es du bourg, des personnes âgées porteuses de récits, des cueilleur·euses, des travailleur·euses du village. Nous cherchions à comprendre comment les pratiques nourricières se transmettent, comment elles s’organisent et se partagent, comment la débrouille rurale s’entrelace avec la mémoire, et ce que le mot “commun” signifie lorsqu’il se vit au quotidien.

Très vite, une question est apparue : qu’appelle-t-on “commun nourricier” ? Le terme nous avait été donné comme point de départ, mais sur place, nous avons constaté que ce que nous cherchions à nommer se vit souvent sans se dire. Pour certain·es, partager les légumes du jardin, cueillir ce qui pousse sur la forêt, dépanner un·e voisin·e, conserver l’usage d’une parcelle commune ou transmettre une manière de faire ne relève pas d’un concept, mais d’une habitude. Nous avons alors compris que parler de “communs nourriciers” pouvait parfois donner une couche théorique à des pratiques ordinaires, suffisamment enracinées pour sembler évidentes. Cela nous a conduit·es à passer à l'acte.

Repas partagés : Pratiquer les communs

Chaque soir, nous revenions au Continental pour restituer nos enquêtes sous la forme de repas. La convivialité est vite apparue comme un moyen d’enquète et de restitutionà part entière. Autour d’une table, les échanges prennent une autre forme : on parle différemment, plus librement, en partageant un repas. Le goût, les gestes et les plats créent un terrain commun où circulaient des histoires, des savoirs et des idées. 

Le mardi, l’équipe de Carton Plein a proposé un repas autour de la cueillette des simples, qui a permis de discuter avec un membre du Syndicat des Simples, des cueilleur·euses installées sur le territoire et des apiculteur·ices locaux. Le mercredi, la première promotion de Design des Mondes Montagneux a partagé des pratiques nourricières expérimentées l’année précédente.

Le vendredi, c’était notre tour. Puisque ce qui revenait dans nos échanges était l’idée que les communs nourriciers créent du lien, nous avons décidé de préparer un repas pour une cinquantaine de personnes à partir de ce qui avait été ramassé, donné ou troqué : fruits des vergers, légumes des potagers, fleurs des prés, champignons de la forêt, miel, eau-de-vie. 

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Au cours du repas nous avions prévu plusieurs interventions. La première à ouvert le repas par la lecture d’un texte, pour mettre en mots nos réflexions sur les communs nourriciers, leurs définitions, leurs pratiques et leurs paradoxes :

« Qu’est-ce que c’est, les communs nourriciers ?
Au début de la semaine, je pensais que c’était ce que l’on ramasse, cueille, chasse ou pêche pour le manger, sans échange financier.
Par exemple, chez mes grands-parents paternels, en Bretagne, c’étaient les palourdes que l’on ramassait dans la baie et que l’on cuisinait avec du thym du jardin.
Chez mes grands-parents maternels, en Haute-Savoie, c’étaient les champignons que l’on cueillait dans le bois derrière la maison pour en faire une bonne omelette.
C’est simple.
Mais ce champignon, en réalité, provient d’une forêt privée. Ou bien, ici, il peut venir des sectionnaux, de la Fougerouse peut-être, et être donc un commun pour un certain groupe de personnes.
Et ces champignons, tout le monde les ramasse, tout le monde les mange, et certain·es même les vendent, chez Colette ou à Trapon. Parfois, ils se retrouvent au cœur de controverses, lorsque des personnes venues de l’extérieur sont embauchées pour les cueillir, puis accusées d’invasion ou de pillage. On met alors en place une surveillance, comme ce fut le cas il y a quelques années à la Chaise-Dieu.

Mais tenter de définir ce qu’est un commun nourricier, c’est se poser des questions :
Est-ce que le bois des sectionnaux, qui permet des revenus collectifs ou de se chauffer, en fait partie ?
Et les légumes des potagers, que les gens s’échangent et que l’on retrouve ce soir dans nos assiettes ?
Et la gnôle, faite avec les poires et les prunes des voisin·es, ou la gentiane des Hautes-Chaumes ?
Et le chevreuil partagé par les chasseur·euses, est-ce que c’en est ?
Qu’en est-il du lichen, qui ne se mange pas mais que Léonce ramassait dans les arbres pour gagner quelques sous, et donc se nourrir ?

Alors, ces communs nourriciers, qu’est-ce que c’est ? D’où viennent-ils ? Et pour qui sont-ils vraiment communs ?

C’est une forme d’économie informelle, de “débrouille de la montagne”. En fonction des personnes, c’est une contrainte financière pour compléter les fins de mois ; pour d’autres, c’est un acte politisé ; et c’est aussi, souvent, une habitude qui fait plaisir.

Finalement, c’est un sujet profondément social. Le persil, la gnôle ou les myrtilles, on les offre. Le chevreuil, on le partage, le bois aussi parfois. Les champignons, on les partage… mais les coins à champignons, ça, c’est une autre histoire !

On a rencontré des personnes, on a écouté, observé, lu, et on s’est rendu compte que les communs nourriciers, c’est à la fois simple et complexe. “Ne pas parler de politique”, on nous a dit hier soir. Mais les communs nourriciers, on les aime et on les célèbre ensemble ce soir, parce qu’on y voit le partage, la convivialité et la débrouillardise — sans oublier qu’ils peuvent aussi révéler une forme de repli sur soi, voire parfois de rejet de l’autre.

Alors, cette semaine, avec toutes les belles rencontres que nous avons faites, les visites, les démonstrations et les dégustations, nous repartons avec plein de réponses… mais aussi de nombreuses nouvelles questions.

Pour continuer à échanger, nous aimerions vous entendre encore une fois !

Qu’est-ce que c’est, pour vous, les communs nourriciers ?

Maintenant, la parole est à vous. Elle sera restituée au moment du dessert par nos crieuse·eur·ses publiques, pour une mise en… commun. »

Cette lecture a permis de faire résonner nos enquêtes et nos observations, tout en invitant les convives à s’exprimer à leur tour. Pendant le dîner, les participant·es ont écrit des questions, souvenirs, anecdotes ou poèmes. Ces mots ont été lus à voix haute lors du dessert. Le repas a créé un moment de pensée partagée où la convivialité était elle-même une façon de faire commun.

Ce que nous retenons

Nous sommes reparti·es de Saint-Anthème avec l’idée que les communs nourriciers ne se résument pas à des outils ou des espaces partagés. Ils prennent forme dans la manière dont les personnes vivent et agissent ensemble : dans les gestes transmis en cuisine, dans un repas improvisé où chacun·e apporte quelque chose.

Ce que nous avons observé, ce sont des façons de faire qui existent déjà, souvent discrètes, parfois fragiles. Notre rôle n’était pas d’en donner une définition, encore moins d’en décider le fonctionnement, mais simplement de les voir, de les comprendre, et de trouver comment les soutenir sans les figer le temps d’une soirée.

En quittant le Continental, nous avions surtout retenu cela : les communs nourriciers ne se résument pas à une définition, ils se pratiquent. Et ils commencent souvent par des gestes simples, faits ensemble.