Design des territoires

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Le pain perdu

  • Design des mondes littoraux
  • Date/Période :
    Le 01 février 2026

    Auteur(s)/Autrice(s)

  • Design des mondes littoraux
  • Résident(s)

  • Elissa Ferjani
  • Sarah Teissier
  • Lucile Galopin
  • Emma Fleury-Cancouet
  • Elsa Neumuller

Le pain perdu

Elissa Ferjani, Emma Fleury Cancouët, Sarah Teissier, Elsa Neumüller, Lucile Galopin

Le projet que nous portons est l’héritage direct d’une réflexion et d’une recherche sur les belvédères menées sur le premier semestre de notre résidence dans le cadre d’une commande publique. Il propose une réponse formelle et expérimentale aux enjeux que nous avons soulevés sur l’aménagement du littoral.

En construisant une critique de cette commande qui formulait la demande d’un aménagement à double vocation touristique et économique (acceptabilité des transformations industrielles, création d’un nouveau parcours), nous avons récolté des inquiétudes, des questionnements des habitants et habitantes face à une projection classiquement attribuée à l’aménagement du belvédère en littoral.

Nous pensons que la suite de cette résidence offre un espace pour expérimenter de nouvelles formes d’aménagement du littoral. Plutôt que de livrer un nouvel objet figé à destination de publics extérieurs, il s’agit d’engager une transformation située, en lien avec celles et ceux qui fréquentent, habitent et entretiennent un lieu à l’intérieur d’un site estimé pour son patrimoine construit et écologique. L’ancien Moulin du Danet, situé dans le bois de Beauport en aval de la vallée du Correc, est à la convergence de ces problématiques et envies.

Notre enjeu est justement d’éviter les visions faciles de cartes postales pittoresques. La prise de recul des liens homme/environnement actuels nous intime d’arrêter d’alimenter le mythe rassurant du “paysage en suspens”.

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Le Correc est le ruisseau principal qui a dessiné la vallée et se jette en mer aux pieds de l’Abbaye de Beauport. Il est un ruisseau côtier naturellement bordé par un boisement et des zones humides, peu touché par l’urbanisation. Des cartes postales de la vallée datant des années 30 évoquent “une vallée pittoresque”, sûrement liée au paysage anthropique entre forêt et cours d’eau. Ce paysage est le résultat du travail de domestication du cours de la rivière par les chanoines Prémontrés. Dès le XIIIème siècle, ils commencèrent à transformer la vallée à des fins agricoles et artisanales. La forêt est alors exploitée pour son bois sur les plateaux tandis que la plaine se transforme en prairies.

Après de multiples transformations au fil des siècles, cette vallée pittoresque a vu son paysage évoluer. Depuis la cession des activités agricoles sur la vallée, les prairies qui bordaient l’estran se sont transformées en roselière suite aux nombreuses digues et infrastructures hydrauliques mises en place. La roselière évolue aujourd’hui vers une saulaie alluviale, groupement de saules buissonnants qui colonise le lit des cours d'eau . Les milieux se referment. Les anguilles et poissons migrateurs n’arrivent plus à remonter le cours d’eau. Le suraménagement du site et son exploitation questionnent les enjeux écologiques actuels.

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Posture et méthodologie

En prenant appui sur des élans déjà là, le projet reconnaît l’existence de pratiques, de désirs d’agir et de formes d’attachement au lieu antérieurs à notre arrivée. Il cherche à les relier, à leur donner un cadre d’expression et de mise en œuvre.

Dans ce contexte, notre rôle ne relève pas d’une position d’expertise descendante ni d’une promesse de transformation gigantesque. Il s’agit plutôt d’accompagner, de révéler et de mettre en relation. Nous ne nous plaçons pas comme des faiseuses de miracles, mais comme des participantes à une situation en cours. Le temps de la résidence devient une opportunité pour expérimenter, tester, construire avec, dans une logique d’impact mesuré mais ancré localement.

Cette posture implique de faire avec les temporalités du site, avec les disponibilités des personnes, avec les opportunités de rencontres. Elle laisse une place à la spontanéité, aux ajustements, aux bifurcations que le projet peut rencontrer en chemin.

Notre posture est celle du designer qui se fait relais d’initiatives existantes, qui se « met à la place de », notamment en cohabitant avec les actions déjà programmées sur le site et les personnes à leurs initiatives. Cela demande un décentrement et une écoute des désirs et besoins primordiaux d’un public-acteur.

Le temps de la résidence engage à habiter le territoire pour un temps long. Il permet de prendre le temps de comprendre et vivre ses enjeux, prendre le temps d’aller à la rencontre des personnes qui l’habitent. Tisser des liens, aller au-delà des relations perçues comme des ressources ou opportunités, qui sont plus que des réseaux ou savoir-faire à exploiter dans le cadre de notre projet.

Un projet sur un temps long, en mouvement, qui perdure et évolue en lien avec son environnement et ses saisonnalités.

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« Une rencontre est toujours plus riche quand elle arrive sans prévenir »

Collectif etc - Projets pour l’Ollière & Idées Locales, Châteldon, 2013.

« [Ce que la permanence architecturale m’a permis de saisir est d’une grande richesse et complexité] : une somme de détails, de petits faits du quotidien, de paroles et d’actions qui m’ont permis d’entendre la demande des habitants afin de mieux la comprendre et pouvoir l’interpréter en actes et en dessins aux plus proches des besoins et ressources d’un territoire. »

Sophie Ricard “La maison de Edouard Herbez, 23 rue Delacroix”, fiche-maison

« Le temps de la vie et du quotidien est avec nous. Ni lointain, ni ponctuel, ni intermittent. »

Sophie Ricard “La maison de Edouard Herbez, 23 rue Delacroix”, fiche-maison

Temporalités cycliques du projet

À Beauport, le paysage est rythmé par des cycles. À proximité immédiate du littoral, le site vit au mouvement des marées, des saisons, des flux humains de visiteurs, au cycle de vie des anguilles qui remontent les cours d’eau, de l’engorgement puis au désengorgement des ruisseaux, ou encore des gestes agricoles comme la taille des osiers. Rien n’y est immobile, pas même les ruines.

Ces dynamiques évoquent ce que l’écrivaine et psychanalyste Clarissa Pinkola Estés nomme le “cycle de Vie / Mort / Vie” dans son livre Femmes qui courent avec les loups : un processus d’animation, de déclin, de disparition puis de réapparition, qui traverse aussi bien les organismes vivants que les paysages.

La ruine du Moulin du Danet semble elle aussi avoir connu ces phases : lieu de vie et de production humaine transformé au fil des années, déserté, progressivement enseveli par des remblais, redécouvert, dégagé, et aujourd’hui à nouveau soigné et investi.

En nous installant sur ce site, nous faisons l’hypothèse qu’il peut entrer dans un nouveau cycle d’usages. Comment accompagner cette nouvelle temporalité ? Qu’est-ce que cela implique de revenir sur ce lieu ? S’agit-il de le transformer, ou plutôt d’accompagner un processus déjà à l’œuvre ?

Nos propositions s’ancrent moins dans une intervention ponctuelle que dans une succession de gestes, d’usages et de présences. L’allumage du four, la construction de mobiliers à partir de bois tombé dans la forêt, les rendez-vous réguliers avec les enfants de l’école de Kérity et les habitants, ou encore l’imagination de moments collectifs liés aux saisons : autant d’actions modestes qui cherchent à inscrire le site dans un nouveau cycle de vie.

Parler de cycles, c’est aussi refuser l’idée d’un paysage figé, comme arrêté dans le temps. Au contraire, le projet cherche à rendre perceptibles les mouvements qui traversent ce lieu, ceux de l’eau, du vivant et des usages humains, et à inviter chacun à y prendre part. Dans cette perspective, la ruine du Danet devient un point d’appui pour observer, comprendre et accompagner les transformations d’un paysage vivant.

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« La nature de Vie/Mort/Vie est un cycle d’animation, de développement, de déclin, de mort, toujours suivi de réanimation. Il affecte la vie physique et la vie psychique sous tous ses aspects. Tout - le soleil, les novas, la lune, comme les affaires des hommes et des créatures les plus minuscules, tels les cellules et les atomes - y est soumis.»

PINKOLA ESTÉS Clarissa, Femmes qui courent avec les loups : Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage, 1989

Axes du projet

C’est à partir de cette attention portée aux temporalités du lieu que se déploient les trois axes du projet :

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  • Une approche hydrologique et territoriale, visant à rendre lisibles les circulations de l’eau entre la forêt, la vallée du Correc et l’estuaire de Beauport.
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  • Une dimension pédagogique et intergénérationnelle, à travers un travail mené avec les enfants de l’école de Kérity autour de la forêt, du pain et des représentations du paysage.
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  • Une posture d'aménagement et de restauration du four à pain nourrie par une recherche sur l'histoire de l'artisanat local et les techniques de construction traditionnelle. Le point de départ étant l'attention aux ressources in situ, suivi de la transmission des savoir-faire adéquates en lien avec des artisanes et artisans locaux.
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En croisant ces approches, le projet cherche à produire un récit collectif du lieu, nourri par l’observation du paysage, les témoignages des habitants et les expérimentations menées sur site.